Café-Licra : Interview d’Alexandre Romanès autour de son dernier livre

A l’occasion de la venue à Bordeaux du Cirque tzigane Romanès, la LICRA Bordeaux & Gironde organise un Café Licra le jeudi 26 janvier à 19h sous le chapiteau du cirque au Parc aux Angéliques. Alexandre Romanès sera à l’honneur de l’événement pour parler de son dernier ouvrage « Les corbeaux sont les Gitans du ciel » (éditions L’Archipel, 2016).

Pour patienter jusqu’au 26 janvier, découvrez l’interview qu’Alexandre Romanès a donné à la LICRA Bordeaux & Gironde. 

photo Alexandre« Alexandre Romanès, avez-vous conscience d’avoir vécu, et de continuer à mener, une vie complètement extraordinaire ?

J’en suis parfaitement conscient parce que la première fois que j’ai relu mon livre, j’ai dit « c’est incroyable d’avoir vécu tout ça ! ». Je ne suis pas tout jeune j’ai 66 ans, mais quand même, d’avoir autant vécu ! Et en plus je n’ai pas tout mis ! Ce n’est pas que j’ai enlevé des choses fortes, je n’ai pas fait du politiquement correct, il y a des choses très fortes que j’ai laissées, mais oui j’ai été vraiment étonné. J’ai une très bonne critique à propos du livre, c’est que tout le monde me dit « quand on le commence, on ne peut plus s’arrêter ! ».

Et oui, on le dévore ! Et à chaque fois on se dit que ce n’est pas possible qu’un seul homme vive tout ça, alors que la plupart d’entre nous ne vivra pas le dixième de ce qui vous est arrivé ! C’est incroyable !

Mais il m’arrive des tas de choses incroyables, j’ai constamment des choses bizarres. Je ne sais pas, je dois attirer ce genre de choses parce que je ne sais pas, ces choses-là sont continuelles. C’est bizarre non ?

Chaque jour est une surprise !

Chaque jour est un roman !

Quelle est (ou quelles sont) votre/vos plus grande(s) fierté(s) parmi tout ce que vous racontez ?

Alors je vais peut-être vous décevoir, je n’aime pas du tout le mot « fierté ». Qu’est ce qui m’a fait le plus plaisir à la limite ? Déjà, c’était imprévisible que je me mette à la musique baroque puisque nous les gitans on ne fait pas ce genre de musique. Ça c’était déjà incroyable. Après, que je publie des poèmes chez Gallimard, c’était complètement imprévu puisqu’à 20 ans je ne savais ni lire ni écrire. En tant que Gitan et faisant du cirque, c’était vraiment la chose impossible ! Et pourtant elle est arrivée. Après, je fais cinq filles, et d’ailleurs c’était rigolo parce que dans le livre j’explique que j’ai eu deux mères, qu’elles étaient terribles et que petit j’étais devenu misogyne. Et dans un poème, dans « Un peuple de promeneurs », je dis « moi qui étais si misogyne, je ne fais que des filles. Dieu m’a donné une bonne leçon que je méritais, et il m’a fait un grand cadeau que je ne méritais pas. » Donc je me retrouve là avec cinq filles. Après il y a eu plein de bizarreries, cette rencontre avec Délia était une bizarrerie aussi. La rencontre avec Lydie Dattas aussi était une bizarrerie. Et en plus, c’est étonnant parce qu’elle passe pour être le plus grand poète de la langue française. Ce n’est pas une chose qui est encore très connue, mais par exemple Alain Borer qui est le spécialiste de la poésie française, il connaît tout sur la poésie, dit « Lydie Dattas est le plus grand poète de la langue française. » Et il n’est pas le seul à le penser. Alors je sais qu’elle est très peu connue, pour ainsi dire pas même. Il y a plein de choses qui me surprennent ! En parlant de poésie, une chose qui n’est pas établie mais, si on est honnête, il serait bien de le reconnaître : les deux plus grands poètes de la langue française, ce sont deux femmes. Ce sont Marceline Desbordes-Valmore et Lydie Dattas. Alors Marceline c’est un peu compliqué parce que par exemple il y a la collection de La Pléiade chez Gallimard, qui est la collection la plus prestigieuse, elle n’y est pas. Elle a été un peu connue de son vivant, mais à peine morte, elle a été éliminée. Mais il y a un problème, c’est que Rimbaud, Baudelaire, Verlaine et Victor Hugo disent tous les quatre : « elle est au-dessus de nous ». Et Victor Hugo est le plus honnête en disant « elle n’a pas la place qu’elle mérite parce que c’est une femme ». Et moi aujourd’hui je dis, les deux plus grands poètes de la langue française, ce ne sont ni Corneille, ni Racine, ni Rimbaud, ni Baudelaire, ce sont deux femmes : Marceline Desbordes-Valmore et Lydie Dattas. Mais dans ma vie c’est vrai, je vais d’une bizarrerie à l’autre. Entrer dans une cage avec des lions, c’était complètement improbable, et ça s’est fait. Il y a eu plein de choses.

C’est ce qui fait que votre vie est si riche !

Oui, mais j’aimerais que ça se calme des fois. J’aimerais bien. L’autre jour j’ai pris une note comme ça : « Dans ma vie il n’y a pas de confort, quelques fois il m’arrive de le regretter ». Et puis il y a la prison ! Je n’en parle pas trop dans le livre, mais j’en ai connu quand même 8 ou 10. Et j’entre en prison pour des histoires d’une bêtise ! Je n’ai tué personne, je n’ai volé personne, je n’ai violé personne… Je rentre en prison pour trois fois rien. D’ailleurs dans un de mes livres je dis : « être Gitan c’est aller en prison plus vite qu’un autre ». La dernière que j’ai connue c’était la prison de Naples, parce que je voulais voir ma fille. C’est honteux quand même ! Mettre en prison un père parce qu’il veut voir sa fille… Enfin c’est comme ça.

Vous êtes victimes de xénophobie à Paris. Comment vivre dans un environnement hostile au quotidien ?

On n’a pas le choix… De toute façon quand on fait du cirque, c’est quand même une vie qui n’est pas simple parce que là on peut dire qu’on n’a aucune protection. Il y a le vent, la pluie, le froid, la boue, les loubards, la police, les règlementations impossibles à respecter, la route… c’est un métier compliqué ! D’ailleurs il n’y a pas de Gitans dans le cirque. C’est une idée fausse de croire que les cirques sont tenus par des Gitans et des Tziganes, c’est complètement faux ! On est un peu unique. C’est un métier très dur. Moi j’aimerais bien avoir un peu de temps pour aller me promener dans la campagne, ce que je faisais avant. Avec le cirque c’est très dur. Là je me suis mis là parce que j’ai des corrections à faire, le temps je l’ai pris, mais là j’ai du travail au cirque, il faudrait que je sois avec eux. Et je n’y suis pas. Mais je ne suis pas malheureux ! Moi je n’aime pas les villes, je préfère la campagne. D’ailleurs mon idée en montant en cirque c’était d’aller dans les villages, d’un village à l’autre, ce qu’on n’a jamais pu faire puisque quand on demande l’autorisation à la mairie du village, et qu’ils voient marqué « tzigane », c’est un non définitif ! Donc finalement on ne va que dans les grandes villes. Ça je ne l’avais pas prévu, et ça je le regrette.

C’est directement lié à vos origines donc ?

Bien sûr ! En France, dans le monde peut-être mais en France en tout cas c’est comme ça, on peut dire que les Français sont partagés en trois : ceux qui nous détestent, ceux à qui on fait ni chaud ni froid, et ceux qui nous aiment beaucoup. Donc après ça dépend sur qui on tombe.

Qu’avez-vous envie de dire à tous ceux qui vous rejettent en raison de vos origines et de votre culture, et surtout à ceux qui vous rejettent sans vous connaître ?

Alors ça c’est extraordinaire car on est en Europe depuis 500 ans et les gens ne savent rien sur nous ! Ils ne savent même pas que nous sommes une société matriarcale, dominé par les femmes. Et les hommes ça ne les gêne pas. C’est une curiosité. On ne fait pas de sport, on ne le regarde pas. On n’aime pas les modes. Les gens sont très pudiques de sentiments et vestimentaire, en principe, maintenant la culture tzigane elle disparaît… Moi je dis, on est les derniers. Quand mes filles seront très âgées, il n’y aura plus rien. Mais en fait toutes les cultures minoritaires sont condamnées à disparaître. Les Indiens en Amazonie, les Pygmées en Afrique, les Tziganes en Europe, les Hommes Bleus du Sahara, en Asie il y en a aussi… On ne peut pas résister à la modernité, c’est impossible. Résister aux grands moyens d’information, les radios, la télévision, la publicité, les modes… non, on ne peut pas. C’est comme ça. Ce qui est dommage c’est que nous on a une philosophie avec nos proverbes et on a une médecine qui guérit presque tout. Et ça va disparaître aussi. Et puis une société dominée par les femmes, dans le monde, qu’on me la montre ! Il n’y en a pas. On a été à contre-courant sur à peu près tout, y compris là. C’est une situation unique. C’est dommage que ça disparaisse…

C’est la différence que rejettent tous ceux qui ont peur de ce qui n’est pas uniforme…

Alors à ces gens je leur dirai qu’il faut faire l’effort d’aller vers les autres, c’est tout bête. Et puis engager la conversation, essayer de voir un peu… Moi j’ai souvent vu des familles, par exemple qui détestaient les Arabes, les Noirs, les Juifs, puis une famille comme ça s’installe à côté d’eux. Et puis six mois plus tard, c’est les meilleurs amis du monde. Je l’ai vu souvent ça. Et nous c’est pareil, il y a des endroits, quand on s’en va il y a deux ou trois cents personnes qui sont là. Et puis les gens veulent qu’on reste. C’est bien d’aller vers les autres, mais malheureusement on sent bien que dans cette société les communautés et les gens sont en train de se replier sur eux-mêmes. C’est très dangereux ça !

Quelles difficultés rencontrez-vous aujourd’hui et comment peut-on vous aider, comment les gens peuvent se rendre utiles pour manifester leur soutien ?

Ce qui est utile c’est déjà qu’ils viennent voir notre spectacle, si on a du monde déjà c’est pas mal. Après, on recherche actuellement des caravanes, on en manque encore. Là on a eu des prêts, c’est bon, mais il faudrait qu’on puisse en ramener à Paris. Je cherche une contrebasse aussi, parce qu’on a une, elle est vraiment en mauvais état. J’en cherche une, je suis prêt à l’acheter même si ce n’est pas trop cher. Je cherche un gars qui pourrait nous donner des cours de djembé, je suis prêt à le payer. Pour apprendre à mon petit-fils qui a 8 ans et qui adore ça, et il est bon à ça.

Donc vos besoins tournent autour du logement et de la musique…

Ah oui, le logement là on en a besoin. Nos caravanes sont massacrées. Elles ont été sabotées, on était là même. D’un seul coup on voit arriver 80 à 100 jeunes qui déboulaient et qui cassaient tout ce qu’ils pouvaient, arrachaient les fils, cassaient les fenêtres, arrachaient les portes, cassaient tous les instruments de musique…. On a eu beaucoup de dégâts ! Tout ce qu’ils pouvaient saccager, ils l’ont fait ! »

Rendez-vous donc jeudi 26 janvier à 19h au Parc aux Angéliques à Bordeaux (rive droite, en face de Darwin) pour rencontrer cet homme hors du commun et échanger avec lui.

affiche jpeg

Partagez

  • Facebook
  • Twitter
  • Google Plus
  • LinkedIn
  • Email
  • Add to favorites
  • RSS